Démondialisation, inflation et conséquences pour les marchés émergents

le 6 décembre 2022 | Par: Regina Chi

Démondialisation, inflation et conséquences pour les marchés émergents

Les économies divergeront de plus en plus pendant cette période de démondialisation, tout comme les destins des entreprises et les occasions d’investissement.

Pendant la majeure partie des 75 dernières années, la mondialisation a incarné l’histoire macroéconomique la plus importante, et ce, tant pour les marchés développés que pour les marchés émergents (« ME »). À la suite de la Seconde Guerre mondiale, les politiques libérales et les institutions mondiales ont vu les barrières commerciales reculer, et l’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce en décembre 2001 – il y a presque exactement 20 ans – a fait entrer l’économie mondiale dans une période d’hypermondialisation. Les nouvelles technologies ont permis le partage des connaissances et l’abaissement des barrières à l’entrée. Ainsi, les flux internationaux de biens et de services ont augmenté à un niveau jamais atteint auparavant; et la productivité de la main-d’œuvre a grimpé en flèche.

La mondialisation a stimulé la croissance économique, créé des emplois, rendu les entreprises plus compétitives et fait baisser les prix pour les consommateurs, surtout dans le monde développé. Elle a favorisé les investissements étrangers directs dans les ME, contribuant ainsi à leur développement économique; une forte croissance et une faible inflation ont permis aux banques centrales de maintenir des politiques monétaires mesurées. Certes, la mondialisation a engendré des inégalités et des crises, mais elle s’est aussi avérée porteuse de bonnes nouvelles pour des milliards de personnes, y compris les investisseurs.

Mais aujourd’hui, le monde change. Les gouvernements se retranchent dans le protectionnisme. La Chine – principal maillon du réseau moderne de l’hypermondialisation – s’affirme davantage et se montre moins conciliante à l’égard des priorités occidentales. La Russie a fait un pied de nez au « nouvel ordre mondial » en envahissant l’Ukraine, perturbant davantage les chaînes d’approvisionnement mondiales dont la fragilité avait déjà été mise en évidence par la pandémie. Étant donné que la mondialisation existe depuis longtemps, soit depuis la Seconde Guerre mondiale, il pourrait être tentant de penser que les tendances actuelles ne prévaudront qu’à court terme et que le monde reviendra ensuite à la « normale ». Mais une autre possibilité s’offre à nous : la manifestation de signes d’une lente démondialisation qui amènera une inflation plus élevée et un monde beaucoup moins productif dans les années à venir.

Nous avons déjà traversé des périodes de démondialisation, et celles-ci serviront de comparaison utile par rapport au contexte actuel. Après la Première Guerre mondiale et à nouveau pendant la Grande Dépression, les États-Unis avaient augmenté leurs tarifs douaniers, incitant leurs partenaires commerciaux à appliquer leurs propres mesures de rétorsion. Dans les deux cas, l’ouverture commerciale mondiale (calculée comme les exportations et les importations en pourcentage du PIB) avait fortement diminué. 

Avançons rapidement à 2018, alors que des guerres de représailles commerciales ont éclaté entre les États-Unis et le Canada, l’Europe, le Japon et la Chine. Nommément, la fin de l’administration républicaine en 2020 n’a pas signifié la fin des tarifs douaniers dits « de Trump » – les prélèvements applicables aux produits chinois sont restés en vigueur, en grande partie parce qu’une position commerciale anti-chinoise bénéficie d’un soutien bipartisan et populaire aux États-Unis. La Chine elle-même est devenue beaucoup plus énergique dans son positionnement géopolitique, y compris en soutenant tacitement l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Entre-temps, les États-Unis et la Chine sont engagés dans une guerre technologique sans fin, dans laquelle les États-Unis tentent d’empêcher leur adversaire d’accéder à des équipements de haute technologie et à la propriété intellectuelle, y compris sous la forme de citoyens américains.

Quel est l’impact probable de ces politiques rétrogrades? Il pourrait surtout s’agir d’une hausse de l’inflation. Pour comprendre pourquoi, il faut considérer les effets désinflationnistes de la mondialisation. Au cours des 20 dernières années, les multinationales ont pu négocier des taux d’imposition (qui sont tombés à des planchers historiques sur les marchés développés et émergents), des tarifs douaniers à la baisse et de faibles coûts de la main-d’œuvre dans les pays émergents pour accroître la productivité et les bénéfices, tandis que les taux d’intérêt anémiques ont facilité les investissements étrangers (qui ont également explosé). Il n’est pas étonnant que l’inflation ait été moins fébrile au cours de cette période, et la Chine en a été le principal contributeur. Grâce à des politiques commerciales plus libérales et à une main-d’œuvre abondante et bon marché, la Chine a été l’un des principaux moteurs de la baisse des prix à l’échelle mondiale; elle a également concouru à plafonner les coûts des biens produits localement dans les économies développées et elle a, dans les faits, affaibli le pouvoir de négociation des travailleurs. Ainsi, la démondialisation pourrait inverser ces effets, ce qui signifie que l’inflation mondiale pourrait être structurellement plus élevée au cours de la prochaine décennie.

Inflation – Chine c. Monde

Inflation – Chine c. Monde

Source : Global Rates.com, au 22 novembre 2022. Selon les données annuelles de l’indice des prix à la consommation (IPC) jusqu’en octobre, à l’exception de l’Inde, dont l’IPC repose sur les données de septembre.

Aujourd’hui, la montée d’une Chine pugnace qui s’éloigne de plus en plus du multilatéralisme commercial dominé par l’Occident, ainsi qu’une pandémie mondiale dévastatrice et l’invasion de l’Ukraine par la Russie, incitent les entreprises et les responsables des politiques à repenser complètement la valeur des chaînes d’approvisionnement mondiales allégées et employant la méthode du juste-à-temps. Pourtant, une réorientation vers une relocalisation ou une « économie d’affinité » augmentera sans aucun doute les coûts de production, car les travailleurs occidentaux gagnent beaucoup plus que ceux de la Chine, même si les salaires moyens de ce pays n’ont cessé d’augmenter. Les multinationales qui tentent de se protéger et d’adopter une stratégie « Chine plus un » (ou deux ou trois) en diversifiant leurs chaînes d’approvisionnement dans d’autres pays émergents pourraient trouver que ces pays ne possèdent ni l’envergure ni les infrastructures que la Chine peut offrir. Les inefficacités qui en résultent finiront certes par être corrigées, mais à court et à moyen terme, la réorientation de ces chaînes mondiales avivera probablement l’inflation.

Dans le même ordre d’idées, les États-Unis et plusieurs pays européens ont soutenu des politiques qui visent à encourager la production nationale dans des secteurs stratégiques. En 2022, par exemple, les États-Unis ont adopté une loi qui fournira 50 G$US à son industrie des semi-conducteurs. De même, la Chine applique depuis longtemps des politiques visant à accroître l’« autosuffisance », en plus d’avoir mis récemment en place une stratégie de « double circulation » pour favoriser une croissance fondée sur la demande et sur l’offre intérieures, notamment dans les secteurs technologiques. Ces formes de protectionnisme s’avèrent peut-être valables pour des raisons de sécurité nationale (elles sont généralement populaires sur le plan politique); mais si nous nous fions au passé, elles pourraient également faire reculer la productivité et hausser les prix. Nous pourrions ajouter que les incitatifs et les appuis « verts » aux secteurs nationaux peuvent aussi créer des distorsions sur le marché.

Après une année 2022 déplorable, les investisseurs mondiaux attendent sans nul doute avec impatience un retour à la « normale » en 2023, une année au cours de laquelle ils espèrent que le pic d’inflation sera enfin conquis et que les banques centrales adopteront une politique plus accommodante. Toutefois, si la mondialisation a engendré une politique monétaire facile, la démondialisation pourrait obliger les banques centrales à maintenir des taux plus élevés que prévu. Le temps nous le dira.

Cependant, nous pouvons certainement nous attendre à des rendements plus singuliers par pays sur les ME l’an prochain. Certains pays en développement seront plus à même de profiter de cette nouvelle tendance à la démondialisation. Pour commencer, le Mexique, l’Inde, le Vietnam et l’Indonésie devraient tirer parti de la « délocalisation à proximité », les flux d’investissements directs étrangers et les chaînes d’approvisionnement étant déplacés hors de la Chine. Et s’il est présentement de bon ton de faire fi de la Chine, n’oublions pas que la deuxième économie mondiale affiche l’un des taux d’indice des prix à la consommation (IPC) les plus bas (2,1 %) au monde, alors que l’inflation se déchaîne un peu partout ailleurs. En outre, son objectif d’être autosuffisante dans de nombreuses technologies clés et de renforcer son économie intérieure la protégera des effets néfastes de la démondialisation à long terme. Et à court terme, la Chine reste la plus grande histoire de réouverture en 2023, alors que le pays s’apprête à mettre fin aux confinements et aux restrictions qu’il s’est lui-même imposés relativement à la pandémie.

Quant aux investisseurs, le potentiel de taux d’intérêt « plus élevés plus longtemps » signifie des coûts en capital supérieurs pour les entreprises, et ce, dans l’optique du remboursement de leurs dettes et de la croissance de leurs activités. Les investisseurs devront choisir judicieusement les pays dans lesquels investir, et une sélection pointue de sociétés de qualité pourrait s’avérer cruciale en 2023, car nous pourrions entrer en récession (mis à part la Chine) l’an prochain. Les économies divergeront de plus en plus pendant cette période de démondialisation, tout comme les destins des entreprises et les occasions d’investissement.

À l’heure actuelle, la mondialisation semble s’essouffler. Cela signifie que le monde pourrait bien avoir une tout autre allure en 2023, en comparaison avec ce que les investisseurs sont habitués de voir depuis 75 ans.

Regina Chi
Regina Chi, CFA®
Vice-présidente et gestionnaire de portefeuille
Placements AGF Inc.
Vice-présidente et gestionnaire de portefeuille

Regina Chi est la responsable des stratégies des marchés émergents d’AGF. Elle recherche des sociétés de qualité qui présentent des catalyseurs fondamentaux et des avantages concurrentiels viables à long terme, ainsi que des évaluations attrayantes. Mme Chi est membre du Comité de répartition de l’actif AGF, un groupe de spécialistes chevronnés en matière d’investissement qui se réunissent chaque trimestre pour discuter, de même que pour analyser et évaluer l’actualité macroéconomique et les marchés des capitaux, afin de déterminer une répartition optimale de l’actif. Elle copréside également le Comité d’AGF consacré à l’équité, à la diversité et à l’inclusion, lequel vise à réaliser ou à accentuer une sensibilisation à l’échelle organisationnelle, à l’égard de ces questions, de même qu’à promouvoir les pratiques exemplaires en la matière au sein de la Société.

Elle possède plus de 25 ans d’expérience en matière d’actions internationales. Avant de se joindre à AGF, elle était partenaire dans une société d’investissement spécialisée aux États-Unis, où elle occupait le poste de gestionnaire de portefeuille dans les domaines des valeurs internationales et des marchés émergents. Elle a également été chef de la gestion de portefeuilles et de la recherche relativement aux stratégies des petites capitalisations internationales, des titres internationaux, des titres mondiaux et des marchés émergents. Auparavant, elle a exercé divers rôles mettant à profit son expérience en gestion de placements au sein de plusieurs sociétés d’investissement, spécialisées ou de grande envergure, aux États-Unis.

Mme Chi est analyste financière agréée (CFA®) et titulaire d’un baccalauréat en économie et en philosophie de l’Université Columbia. Elle est également membre de l’association 100 Women in Finance, dont le travail vise à renforcer l’industrie de la finance à l’échelle mondiale en donnant aux femmes les moyens d’atteindre leur potentiel professionnel à chaque étape de leurs carrières.

Inscrite à titre de gestionnaire de portefeuille à Placements AGF Inc. et AGF Investment America Inc. CFA® (Chartered Financial Analyst®) est une marque de commerce du CFA Institute.

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