Investissements ESG : les actionnaires exigent un nouveau contrat social

Par: Martin Grosskopf • le 17 mai 2019

Voici venue la période de l’année où les actionnaires se préparent à faire part de leurs doléances.

Autrement dit, c’est la période des procurations, le cycle des assemblées annuelles où les actionnaires votent, en personne ou par procuration, sur les questions qu’ils jugent les plus importantes sur le plan des investissements. Et il ne fait guère de doute que ce spectacle annuel qui, jadis, n’était qu’une simple formalité qui se déroulait dans le calme, est devenu ce que certains considèrent comme un terrain fertile pour l’activisme.

En 2018, par exemple, les investisseurs ont fracassé des records pour le nombre de campagnes lancées contre des sociétés de tous types – de petite capitalisation à très très grande capitalisation – comme eBay, Campbell Soup et Financière Manuvie. En tout, les fonds ont lancé 922 campagnes mondiales contre des sociétés ouvertes, dont 75 au Canada, comparativement à seulement une poignée en 2003, selon Activist Insight, qui surveille les investissements activistes partout dans le monde. Bien que la majorité de ces défis aient été liés à la gouvernance, un nombre croissant de ceux-ci concernaient la lutte contre les changements climatiques, les droits de la personne et la salubrité des aliments.

D’ailleurs, Placements AGF Inc. a soutenu 366 propositions d’actionnaires portant sur des enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) en 2018 : 303 sur des enjeux de gouvernance, 29 sur des enjeux sociaux et 28 sur des enjeux environnementaux, ainsi que 6 autres sur la divulgation relative aux questions ESC, selon les propres données d’AGF.

De toute évidence, un changement monumental est en train de se produire, grâce aux Principes pour l’investissement responsable (PIR), un réseau international d’investisseurs qui appuient les principes ESG et qui représentent actuellement plus de 80 mille milliards de dollars américains d’actifs, dont les plus grandes caisses de retraite et les plus grands gestionnaires d’actifs du monde, selon les statistiques des PIR.

Ces données indiquent clairement que le monde intègre désormais les enjeux sociaux au marché, et cette tendance ne peut être inversée.

Cela n’a rien d’étonnant. Les défis auxquels nous devons faire face sont de taille.

N’oublions pas que, pendant la majeure partie des 50 dernières années, la politique économique a été axée sur l’amélioration du produit intérieur brut (PIB) comme mesure étroite du succès, malgré la multiplication des signes indiquant que la richesse dans la société est de plus en plus concentrée. D’ordinaire, les plus démunis et les gens de la classe moyenne présentaient la plus forte croissance de revenus, mais, à l’heure actuelle, ce ne sont que les mieux nantis qui profitent d’une croissance considérable de revenus.

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Remarque : croissance moyenne annuelle ajustée en fonction du taux d’inflation, à partir du revenu après imposition, transferts et avantages non pécuniaires Source : New York Times, août 2017

Par ailleurs, la plupart des économistes et des décideurs ont fini par accepter l’idée que la croissance peut être dissociée des impacts environnementaux, à savoir que l’économie peut croître sans augmenter l’utilisation des ressources et sans aggraver les enjeux environnementaux. Et, même s’il est vrai qu’il existe des éléments probants à l’appui de cette idée, la plupart de ceux-ci ont été obtenus en délocalisant les processus de fabrication les plus intenses vers les économies émergentes. Toutefois, il semble que la situation soit en train de changer. Le refus de la Chine d’accepter les déchets de plastique provenant de partout dans le monde, par exemple, n’est qu’un seul exemple illustrant que le comportement sous-jacent tire à sa fin.

Changer l’attitude des investisseurs

Certes, l’importance des liquidités injectées dans les investissements ESG permet de penser que les gens se préoccupent de ces enjeux plus que jamais. Des sondages réalisés l’année dernière par Edelman ont mis en lumière certains réflexes des investisseurs. Par exemple, lors du sondage Baromètre de confiance mené par cette même société, 65 % des répondants se sont dits d’avis que les hauts dirigeants des entreprises devraient prendre l’initiative des changements plutôt que d’attendre que le gouvernement les impose. Par ailleurs, le rapport sur la confiance des investisseurs institutionnels d’Edelman a révélé que 98 % des investisseurs mondiaux pensent que les sociétés ouvertes ont l’obligation de tenir compte d’un ou de plusieurs enjeux sociétaux de façon urgente pour s’assurer que le contexte commercial mondial continue de bien se porter et d’être solide.

En l’absence de consensus dans la sphère politique sur un très grand nombre d’enjeux, surtout sur les changements climatiques, les investisseurs comblent de plus en plus les lacunes en intervenant là où il était jadis dans l’intérêt supérieur des nations d’agir.

Chevauchement de la valeur et des valeurs

Comment en sommes-nous arrivés là? Les bases ont été jetées en 2003, lorsque les Nations Unies ont organisé plusieurs forums au cours desquels les participants ont décrit l’importance des enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance par rapport au rendement financier et au bien-être des citoyens du monde. Les participants à ces premières initiatives, dont faisait partie AGF, envisageaient un élargissement du rôle de la communauté financière, en démontrant le chevauchement de la valeur et des valeurs dans une série de documents. Le marché a fini par accepter cette vision, en cernant un plus grand nombre d’enjeux jugés importants dans les stratégies de placement à long terme. Autrement dit, les investisseurs axés sur le rendement se mêlent de plus en plus à ceux qui sont motivés par les valeurs.

Et, bien que l’acceptation des facteurs ESG ait atteint un sommet inégalé, un certain nombre d’enjeux prêtent de plus en plus à confusion.

Permettez-moi de vous expliquer.

Premièrement, l’absence de normalisation des données relatives aux facteurs ESG soulève des préoccupations grandissantes; les détracteurs invoquent que les données sont en grande partie inapplicables actuellement. La thèse selon laquelle les données relatives aux facteurs ESG feront toujours l’objet d’une vision consensuelle est mal orientée, assez semblablement aux paramètres financiers qui peuvent être interprétés de maintes façons selon l’approche de placement. La normalisation est en cours et, à mesure que l’évaluation et la communication de l’information s’amélioreront, la communauté des investisseurs recrutera sans aucun doute plus de talents pour interpréter ces données, afin d’améliorer notre compréhension des enjeux liés aux données environnementales et à la chaîne d’approvisionnement sociale. 

Démonstration de l’effet et le rôle de l’organisation

Deuxièmement, nous devons envisager plus clairement comment le secteur financier peut démontrer l’effet sur les enjeux importants. Le fait d’investir dans des sociétés qui réduisent leur empreinte environnementale peut nous faire évoluer dans la bonne direction. Mais est-ce suffisant si les émissions mondiales continuent d’augmenter?

Il sera essentiel d’accélérer le flux des capitaux vers des sociétés qui peuvent avoir un effet positif sur les enjeux environnementaux et sociaux au cours des prochaines années. Les sociétés canadiennes du secteur des ressources, plus particulièrement, doivent se doter d’un engagement renouvelé afin d’attirer des capitaux mondiaux. Heureusement, le groupe d’experts en financement durable du gouvernement fédéral qui se penche sur ces mêmes enjeux publiera ses conclusions au cours des prochains mois. Restez à l’affût!

Enfin, il ne faudrait pas oublier le rôle de l’organisation dans tout cela. Pendant des années, les sociétés tournées vers l’avenir ont déploré un manque d’intérêt pour leurs initiatives liées à la responsabilité sociale d’entreprise. Aujourd’hui, plusieurs de ces sociétés souhaiteraient revenir en arrière. En fait, bon nombre d’entre elles se sentent menacées, et l’inscription en bourse est de plus en plus le dernier choix pour les entrepreneurs, surtout s’ils sont en mesure d’attirer des capitaux suffisants sur les marchés privés. Cette tendance a une incidence très négative sur la santé des marchés de capitaux, puisque le nombre de titres négociés en bourse diminue et que le nombre d’indices augmente. Ce ratio s’établit maintenant à 70:1.

Cette situation est particulièrement préoccupante. Pendant que le volet le plus accessible des marchés rétrécie, le risque de concentration du marché augmente, et les sociétés qui ont accès à du financement privé obtiennent les meilleurs rendements. Les marchés démocratiques sont essentiels pour faire participer les investisseurs à la création de la richesse et, de plus en plus, pour faire des progrès sur les principaux enjeux sociaux et environnementaux.

J’espère que la mobilisation, et le vote par procuration comme sa composante la plus visible, fonctionnera pour appuyer les décisions de placement actives – à savoir pour fournir des capitaux aux sociétés qui sont les mieux positionnées pour le long terme – et non simplement comme une rivalité pour afficher la plus grande activité. Il n’a jamais été aussi important de trouver un terrain d’entente entre les investisseurs et les sociétés ouvertes.

Martin Grosskopf est vice-président et gestionnaire de portefeuille à Placements AGF Inc.

Les commentaires que renferme le présent document sont fournis à titre de renseignements d’ordre général basés sur des informations disponibles au 9 mai 2019 et ne devraient pas être considérés comme des conseils personnels en matière de placement, une offre ou une sollicitation d’achat ou de vente de valeurs mobilières. Nous avons pris les mesures nécessaires pour nous assurer de l’exactitude de ces commentaires au moment de leur publication, mais cette exactitude n’est pas garantie. Nous invitons les investisseurs à consulter un conseiller financier.

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