La grande transition

le 8 décembre 2020 | Par: Martin Grosskopf

La grande transition

 


L’obligation de bâtir une économie plus durable n’a jamais été aussi grande. Voici ce que cela signifie pour les investisseurs.

L’impact économique et social de la COVID-19 au cours de l’année écoulée est incontestable. L’imposition de mesures de confinement par les gouvernements afin de contrôler la propagation du virus a provoqué l’une des récessions mondiales les plus profondes et les plus brutales de l’histoire moderne. Mais l’incidence à long terme de cette maladie sur la société et sur les marchés financiers pourrait s’avérer encore plus importante en raison de son influence sur la manière dont nous traitons d’autres problèmes systémiques tels que le changement climatique. La pandémie a mis en lumière l’ampleur et l’urgence de nos maux environnementaux et sociaux, et a renforcé la nécessité auprès des gouvernements, des investisseurs et des chefs d’entreprise de diriger plus efficacement les capitaux vers les entreprises qui offrent des solutions à ces problèmes complexes.

Bien sûr, ce faisant, il devient d’autant plus difficile d’envisager un contexte d’investissement qui n’est pas sensiblement différent de ce qu’il est aujourd’hui. L’accélération de la transition du capital vers des activités et des modèles d’entreprise qui adoptent la durabilité et la résilience dictera probablement les rendements du marché dans les années à venir.

Prenons l’Accord de Paris de 2015 comme point de départ. Dans le cadre de cet accord, les gouvernements du monde entier avaient convenu de limiter le réchauffement climatique à deux degrés Celsius – voire moins – et d’atteindre l’objectif de zéro émission nette (ou « ZEN ») (c’est-à-dire d’absorber la même quantité de carbone que celle émise) d’ici 2050. L’entente repose essentiellement sur la science du changement climatique et vise à éviter bon nombre des pires scénarios qui pourraient se produire relativement aux catastrophes météorologiques potentielles.

Mais l’année écoulée a démontré que pour avoir une chance raisonnable d’atteindre cet objectif en 2050, l’ampleur de la réduction des émissions devra être phénoménale.

Par exemple, les confinements résultant de la COVID-19 ont permis de réduire de seulement 4 à 5 % les émissions mondiales de carbone. Ainsi, il faudrait maintenir ce niveau de réduction chaque année pour pouvoir réaliser l’objectif à long terme de ZEN en 2050. 

Variation annuelle des émissions mondiales totales

total global emissions chart
Source : UBS Research, septembre 2020.

Bien que cela semble improbable en pratique, cette ampleur décourageante démontre l’urgence d’une action réglementaire accrue. Sous l’influence du Pacte vert pour l’Europe, par exemple, les gouvernements du monde entier ont commencé à cibler leurs mesures de relance, s’adressant d’abord aux activités « vertes » telles que les énergies renouvelables, les véhicules électriques et l’efficacité des bâtiments, mais aussi, de plus en plus, aux activités dites « de transition ». Ce dernier objectif est beaucoup plus vaste que le premier et englobe les industries à forte intensité de carbone qui peuvent ou non survivre dans une économie verte. Il s’agit notamment d’industries qui font tellement partie intégrante de notre vie quotidienne qu’elles ne peuvent pas être simplement fermées et doivent plutôt faire l’objet d’une transition vers des émissions plus faibles, ce qui nécessite une reconfiguration de l’ensemble des chaînes d’approvisionnement et des processus de production.

Alors que les investisseurs, les émetteurs et les prêteurs commencent à mesurer l’ampleur des changements nécessaires, les occasions sont devenues tout aussi importantes que les risques. Comme nous le proposons depuis longtemps (et comme le souligne M. Macklem, gouverneur de la Banque du Canada – se reporter à la citation au début du présent article), les capitaux amenés par les gouvernements commenceront à être investis dans des activités plus durables, et ce, aux dépens de celles qui portent une grande empreinte environnementale. Ces flux s’accéléreront en raison de la crainte d’un changement climatique non atténué, mais aussi vu la course relative au leadership technologique dans les domaines des énergies renouvelables, des batteries, des véhicules électriques, de l’efficacité des bâtiments, de l’hydrogène et des biomatériaux.

Un « expert » en finance durable pourrait préciser ces domaines de transition. Après tout, ceux-ci sont spécifiquement environnementaux par nature et peut-être prévisibles. Cependant, la COVID-19 met également à nu d’autres domaines sociaux en pleine transition.

Considérons l’inversion amorcée avant la pandémie du rapport de force en faveur des gouvernements plutôt que des actionnaires – les 12 000 milliards de dollars américains déployés aux fins de la relance mondiale, selon le Fonds monétaire international, ont exposé l’incapacité des marchés à orienter les capitaux de manière à assurer la résilience face à une catastrophe naturelle majeure ou à une crise sanitaire comparable. Entre temps, en un peu plus d’une décennie depuis la crise financière mondiale, une intervention accrue des gouvernements, sous forme d’hélicoptères monétaires et de premiers pas vers un revenu de base universel (théoriquement de nature temporaire, mais qui sera probablement réexaminé lors de la prochaine crise), semble maintenant inévitable.

Une faible part des fonds alloués à ce jour s’attaque aux causes profondes de la pandémie, c’est-à-dire à un virus qui a été transmis de l’animal à l’homme (comme peuvent l’être 60 % des plus de 1 400 maladies infectieuses connues, selon un article paru le 22 mai dans la revue Foreign Affairs), ce qui laisse une marge de manœuvre suffisante aux investissements qui le font – ainsi qu’à ceux qui contribuent à renforcer la résilience pour faire face aux conséquences. Les scientifiques ont déjà longuement étudié l’interaction entre l’insécurité alimentaire, la dégradation de l’environnement et la propagation des pandémies, et les Nations unies ont directement abordé cette interaction lors de l’établissement d’objectifs de développement durable (ODD), qui fournissent une feuille de route à plus long terme aux gouvernements et aux investisseurs. En fait, entre 2014 et 2019, la population connaissant une certaine forme d’insécurité alimentaire est passée de 22,4 % à 25,9 % selon l’Organisation mondiale de la santé. Voilà une statistique surprenante étant donné que les ODD ont été lancés en 2015; mais elle expose, dans le présent contexte de pandémie, l’idée fausse en vertu de laquelle le protectionnisme peut réellement isoler les citoyens de la responsabilité d’agir et d’investir dans un esprit mondial.

En outre, la transition pourrait également décrire le système de pensions qui s’adapte à contrecœur à des taux d’intérêt historiquement bas et à l’impact de rendements réduits. Un taux de chômage systématiquement plus élevé, associé à un taux d’épargne plus élevé et à des rendements plus faibles, exercent des pressions qui ne s’atténueront probablement pas à la suite des augmentations incessantes des allocations passives en période de taux d’actualisation de zéro.

De même, les concepts de la retraite dans l’après-COVID intégrés dans certaines interprétations de la responsabilité fiduciaire devront certainement changer. Les retraités sont parmi les plus vulnérables à la mondialisation des risques sanitaires et environnementaux. Une définition étroite de la santé financière fondée sur la certitude des revenus ne peut pas compenser les risques relatifs aux actifs (propriétés de retraite, etc.) ou à la santé (qualité de l’air, pandémie, etc.).

Notre transition vers une économie plus durable n’est évidemment pas une tâche facile et, sous toutes ses formes, elle nécessitera une nouvelle réflexion, des capitaux additionnels, une prise de risque accrue et une plus grande urgence si nous voulons qu’elle réussisse. Il a peut-être fallu la tragédie d’une pandémie mondiale pour nous l’apprendre et pour mettre en lumière le précepte qu’« il ne faut jamais gaspiller une bonne crise ».


Martin Grosskopf bio image

Martin Grosskopf

MBA, MES
Vice-président et gestionnaire de portefeuille, Placements AGF Inc.

Vice-président et gestionnaire de portefeuille

Martin Grosskopf gère les stratégies d’investissement responsable d’AGF et met son savoir-faire sur les questions de durabilité et sur les enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) au service des autres équipes d’investissement d’AGF. Leader éclairé en matière de questions ESG et de « finance verte », il donne fréquemment des conférences sur ces sujets. Il est également vice-président du comité technique du Groupe CSA pour la finance verte et en transition, en plus d’avoir siégé au conseil d’administration de l’Association pour l’investissement responsable (AIR).

M. Grosskopf possède plus de 20 ans d’expérience dans le domaine des analyses financières et environnementales. Il était auparavant directeur de la recherche, Développement durable, de même que gestionnaire de portefeuille à Acuity Investment Management Inc., que La Société de Gestion AGF Limitée a acquise en février 2011.

Avant de faire son entrée dans l’industrie financière, il travaillé dans divers domaines liés à la gestion et à l’évaluation de l’environnement, de même qu’à l’atténuation des impacts sur l’environnement. Il a été directeur de projet pour CSA International de 1997 à 2000, après avoir été scientifique spécialisé en environnement pour la société Acres International Limited.

Martin Grosskopf est titulaire d’un B. A. de l’Université de Toronto, d’une maîtrise en études environnementales de l’Université York et d’un MBA de la Schulich School of Business.

Les points de vue exprimés dans cet article sont ceux des auteurs et ne représentent pas nécessairement les opinions d’AGF, de ses filiales et de toutes ses sociétés affiliées, et ne peuvent être associés à aucun fonds ni à aucune stratégie d’investissement.

Les commentaires que renferme le présent document sont fournis à titre de renseignements d’ordre général et sont fondés sur de l’information disponible au 8 décembre 2020. Ils ne devraient pas être considérés comme des conseils en matière de placement, une offre ou une sollicitation d’achat ou de vente de valeurs mobilières. Nous avons pris les mesures nécessaires pour nous assurer de l’exactitude de ces commentaires au moment de leur publication, mais cette exactitude n’est pas garantie. Nous invitons les investisseurs à consulter un professionnel des placements.

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