La grande transition réexaminée

le 6 décembre 2021 | Par: Martin Grosskopf

La grande transition réexaminée

L’« inflation verte » : une réalité à court terme, certes, mais l’investissement durable n’est pas susceptible de faire augmenter les prix à long terme.

La récente Conférence de Glasgow sur les changements climatiques (COP26) organisée par les Nations Unies peut avoir déçu de nombreux scientifiques et militants du changement climatique, mais elle aurait dû faire comprendre parfaitement une chose aux investisseurs : la transition des énergies fossiles à des sources d’énergie écologique renouvelable s’impose maintenant comme un incontournable à l’échelle mondiale. Bien que ce passage puisse ne pas se produire assez rapidement pour certains, il a déjà profondément touché les marchés et la façon dont nous y investissons.

En fait, la croissance des placements axés sur les facteurs environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) a dépassé les attentes les plus optimistes au cours des deux dernières années. Les flux nets affectés aux fonds d’actions américaines de sociétés durables, par exemple, ont plus que triplé en 2020, et demeurent deux fois plus élevés à l’approche de 2022 que les niveaux atteints avant la pandémie.

Fonds d’actions axés uniquement sur la durabilité : rentrées nettes mensuelles

$altTag
Source : Stratégie sur actions américaines RBC, avec des données de Morningstar, octobre 2021.

Néanmoins, les facteurs ESG suscitent la controverse. Hormis les objections habituelles, ceux-ci sont maintenant pointés du doigt en tant qu’un des principaux moteurs de l’inflation, et ce, pas seulement dans l’immédiat : certains croient que ces facteurs contribuent également aux hausses structurelles des prix à plus long terme. Plus précisément, un lien est établi entre l’« inflation verte » et la flambée des prix de l’énergie et de l’électricité, notamment au Royaume-Uni et en Chine, ainsi que les augmentations des prix des matériels clés nécessaires à la transition vers des systèmes de propulsion alimentés par batterie.

Mais ce lien avec l’inflation est douteux. Tout au plus, les investissements liés aux facteurs ESG peuvent contribuer aux pressions inflationnistes cycliques, même s’il n’y a que peu de preuve, voire aucune, que leur impact persistera ou qu’il influera sur la croissance économique et sur les marchés des capitaux au fil du temps. Au contraire, l’argument en faveur de l’inflation verte en tant que force à long terme repose sur deux théories non confirmées. La première est que les attentes plus élevées des investisseurs à l’égard des ESG imposent des contraintes plus importantes aux entreprises quant à la manière dont elles peuvent accroître leur production – de même qu’au moment choisi pour réaliser cette mise en œuvre, ce qui a un impact sur l’offre, et donc sur les prix. La seconde prémisse est que l’intervention du gouvernement par l’entremise de la réglementation environnementale augmente les coûts de développement et d’exploitation, ce qui marque à nouveau les prix dans le temps.

Si l’une ou l’autre de ces théories était véridique, il serait raisonnable de supposer que la plupart des stratégies ESG investissent déjà leurs capitaux hors des secteurs à forte intensité de combustible fossile par rapport aux approches d’investissement plus courantes – et cela devrait se traduire par un positionnement sensiblement différent de celui pris par des actifs gérés passivement ou dont la répartition de l’actif ressemble à celle d’un indice de référence. Mais ce n’est pas le cas. En fait, la majorité des grands fonds ESG ne présentent toujours que de faibles écarts de positionnement par rapport à leurs homologues traditionnels, selon des recherches du Jefferies Group.

En outre, les cotes ESG, auxquelles ces stratégies font appel, ont fait l’objet de critiques précisément quant à leur manque d’alignement, et maints efforts de normalisation sont en cours. Bien que beaucoup d’attention ait été portée sur les quelques grands investisseurs qui se sont départis de leurs titres des secteurs du pétrole, du gaz ou du charbon, un bon nombre d’investisseurs institutionnels ont conservé les leurs et préconisent l’engagement et la collaboration sur les principales questions ESG. Cette approche a assuré que le capital n’a pas été désinvesti des secteurs à forte intensité de carbone, et même les investisseurs qui ont cédé leurs titres publics continuent souvent à investir en participant au marché privé. 

Le spectre de l’inflation verte apparaît également dans le contexte des métaux et des mines, surtout en raison de la demande grandissante de véhicules électriques, qui se heurte durement à un marché résolument contraint par les organismes de réglementation. Il est souvent avancé que le renforcement des contrôles environnementaux et sociaux prolonge les délais d’approbation et de développement de nouvelles mines – créant ainsi des défis structurels et apportant des changements énormes à la dynamique des prix, tant pour les intrants spécialisés, tels que le lithium et le cobalt, que pour les produits de base en vrac, tels que le nickel et le cuivre.

De nouveau, il est difficile de réconcilier ce point de vue avec la réalité, en partie du fait que les prix des métaux restent historiquement bas, malgré l’attention plus rigoureuse des gouvernements à atténuer les impacts sociaux et environnementaux. De plus, la capacité d’un secteur à agir avec parcimonie et à utiliser des matériels de substitution, voire de s’adapter, est généralement sous-estimée. En 2021, certains constructeurs automobiles sont passés de la technologie électrochimique NMC (batteries à teneur élevée en nickel, manganèse et cobalt) à la technologie LFP (lithium, fer et phosphate).

Tout cela laisse entendre que l’impact des facteurs ESG sur les prix ne s’avère pas intrinsèquement structurel. Cependant, la nature géopolitique de la transition énergétique peut servir de mise en garde. Bien que certaines régions telles que le Moyen-Orient aient dicté la chaîne d’approvisionnement pendant une grande partie de l’ère du combustible fossile, d’autres régions pourraient se démarquer – y compris l’Asie et l’Amérique du Sud – à l’ère des énergies renouvelables et des batteries. Les gouvernements contrôlant les matériels clés seront très motivés à accélérer ces processus pour leurs propres avantages. Ces choix pourraient déclencher des chocs inflationnistes ponctuels et imprévisibles.

Cela dit, les hausses récentes des prix de l’électricité dans certaines régions de l’Europe et en Chine constituent davantage des défis politiques de transition que des forces inflationnistes. Entre autres, le retrait des centrales au charbon doit être compensé judicieusement par de nouvelles sources intermittentes comme les éoliennes et les panneaux solaires, et idéalement avec des batteries de secours. Les objectifs en matière d’émissions ne coïncideront probablement pas avec les changements parfaitement planifiés au réseau.  

La volonté d’une véritable transition énergétique est sans aucun doute plus forte que jamais, alors que peu de preuves existent relativement à la modification fondamentale de la structure des marchés des produits de base clés, du fait d’investissements axés sur les ESG ou d’interventions de l’État. Qui plus est, d’innombrables occasions d’investissement pourraient se présenter pendant cette transition pluridécennale vers un avenir plus durable – que l’inflation verte se confirme comme étant cyclique ou à long terme.

 

Martin Grosskopf
Martin Grosskopf, MBA, MES
Vice-président et gestionnaire de portefeuille
Placements AGF Inc.
Vice-président et gestionnaire de portefeuille

Martin Grosskopf gère les stratégies d’investissement responsable d’AGF et met son savoir-faire sur les questions de durabilité et sur les enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) au service des autres équipes d’investissement d’AGF. Leader éclairé en matière de questions ESG et de « finance verte », il donne fréquemment des conférences sur ces sujets. Il est également vice-président du comité technique du Groupe CSA pour la finance verte et en transition, en plus d’avoir siégé au conseil d’administration de l’Association pour l’investissement responsable (AIR).

M. Grosskopf possède plus de 20 ans d’expérience dans le domaine des analyses financières et environnementales. Il était auparavant directeur de la recherche, Développement durable, de même que gestionnaire de portefeuille à Acuity Investment Management Inc., que La Société de Gestion AGF Limitée a acquise en février 2011. Avant de faire son entrée dans l’industrie financière, il travaillé dans divers domaines liés à la gestion et à l’évaluation de l’environnement, de même qu’à l’atténuation des impacts sur l’environnement. Il a été directeur de projet pour CSA International de 1997 à 2000, après avoir été scientifique spécialisé en environnement pour la société Acres International Limited.

Martin Grosskopf est titulaire d’un baccalauréat de l’Université de Toronto, d’une maîtrise en études environnementales de l’Université York et d’un MBA de la Schulich School of Business.

Inscrit à titre de gestionnaire de portefeuille à Placements AGF Inc. et AGF Investment America Inc.

Les commentaires que renferme le présent document sont fournis à titre de renseignements d’ordre général et sont fondés sur de l’information disponible au 06 décembre 2021. Ils ne devraient pas être considérés comme des conseils exhaustifs en matière de placement applicables à la situation d’une personne en particulier. Nous avons pris les mesures nécessaires pour nous assurer de l’exactitude de ces commentaires au moment de leur publication, mais cette exactitude n’est pas garantie. Les conditions du marché peuvent changer et Placements AGF n’accepte aucune responsabilité pour des décisions de placement prises par des individus et découlant de l’utilisation ou sur la foi des renseignements contenus dans ce document.

Les points de vue exprimés dans cet article sont ceux de l’auteur et ne représentent pas nécessairement les opinions d’AGF, de ses filiales ou de ses sociétés affiliées, et ne peuvent être associés à aucun fonds ni à aucune stratégie d’investissement.

Les références concernant des titres spécifiques sont présentées uniquement pour illustrer l’application de notre philosophie de placement et ne représentent pas tous les titres achetés, vendus ou recommandés pour le portefeuille. Il ne faut pas supposer que les placements dans les titres mentionnés ont été ou seront rentables et ces références ne doivent pas être considérées comme des recommandations de Placements AGF Inc.

Placements AGF est un groupe de filiales en propriété exclusive de La Société de Gestion AGF Limitée, un émetteur assujetti au Canada. Les filiales de Placements AGF sont Placements AGF Inc. (PAGFI), AGF Investments America Inc. (AGFA), AGF Investments LLC (AGFUS) et AGF International Advisors Company Limited (AGFIA). AGFA et AGFUS sont inscrites aux États-Unis à titre de conseillers. PAGFI est inscrite à titre de gestionnaire de portefeuille auprès des commissions de valeurs mobilières à travers le Canada. AGFIA est réglementée par la Central Bank of Ireland et est inscrite auprès de l’Australian Securities & Investments Commission. Les filiales faisant partie de Placements AGF gèrent plusieurs mandats comprenant des actions, des titres à revenu fixe et des éléments d’actif équilibrés.

Le présent document est réservé à l’usage des investisseurs qualifiés au Canada, des investisseurs professionnels en Europe et des investisseurs qualifiés aux États-Unis, ou à celui des conseillers afin de les aider à déterminer quels investissements conviennent le mieux aux investisseurs.

MD Le logo « AGF » est une marque déposée de La Société de Gestion AGF Limitée et est utilisé aux termes de licences.

Notre site Web utilise des témoins (cookies) afin de pouvoir vous procurer la meilleure expérience qui soit. Veuillez accepter les témoins ou modifier vos paramètres.